mardi 23 mai 2017

La terre a soif ! A propos du déficit pluviométrique qui s'accentue

Rappelez-vous, déjà fin décembre dernier, la Belgique ressentait les premiers effets d'une sécheresse hivernale, consécutive à un mois de décembre très sec. A ce moment-là pourtant, la situation passait relativement inaperçue au niveau de la végétation. 

Par la suite, l'hiver avait quelque peu corrigé le tir: le creusement du déficit pluviométrique, s'il n'était pas interrompu, avait été sérieusement ralenti. Mais dès février, la courbe reprenait son décrochage, avec une véritable chute entamée au tiers de l'actuel printemps.

Pour avoir une vue précise, passons en revue les relevés de Uccle des douze derniers mois avec le tableau ci-dessous (source des données: IRM). 


Il rappelle ainsi à notre bon souvenir (si on peut parler de bon) le mois diluvien de juin 2016 qui, à la suite d'une répétition peu commune de pluies orageuses, avait terminé sur un record à Uccle: celui du mois de juin le plus arrosé depuis que l'on fait des mesures. En toute logique, cet énorme excédent avait alors permis d'établir une réserve car, dès juillet 2016, commençait une suite de mois sous les normes pluviométriques qui sera uniquement interrompue par novembre.

L'été, malgré ces mois "normalement secs", n'a donc connu aucun problème. Toutefois, septembre 2016 porte un premier coup à la série statistique, en s'affichant comme un mois très anormalement sec. Les bonnes mémoires se souviendront que ce mois avait de fait été très beau et surtout chaud, avec une envolée remarquable des températures au milieu du mois. Seule la petite région du Westhoek a "limité" le déficit à 50% alors qu'ailleurs il se positionnait souvent autour de 75%.

Octobre est lui aussi "normalement sec", avant un novembre enfin "normalement pluvieux", mais avec des disparités plutôt importantes entre la région anversoise (proche de 200% d'excédent) et la "Botte du Hainaut" (déficit de 50%). Il est suivi par un mois de décembre extraordinairement calme et anticyclonique durant lequel il ne tombera pratiquement rien du ciel. 28 mm relevés contre 81 mm en temps normal, c'est exceptionnellement sec. Dans les régions de Bastogne et de Libramont, le déficit atteint même 90% ! Même les Hautes Fagnes ne sauvent pas la mise avec 60% de déficit. Et l'on comprend dès lors pourquoi les premiers problèmes de sécheresse sont apparus ça et là durant ce mois.

S'en suit alors un janvier moins sec, qui limite les dégâts, quoique une large partie Sud-Est du territoire n'enregistre que 80% du total normal, avec même 50% de déficit sur le Sud-Ardennes. Seul le Nord des Flandres a enregistré un léger excédent. Mais par la suite, chaque mois se fera un peu plus sec, avant de finir sur un avril très normalement déficitaire en pluie : aucune région n'excède les 65% du total normal et pratiquement toute la Wallonie a subi 70% de déficit. Le mois de mai qui se termine ne corrigera pas le tir.

Le graphique ci-dessous est également plein d'enseignements. Il montre les cumuls mois après mois des précipitations en bleu, comparé au cumul que nous devrions avoir en temps normal en orange.


Ainsi, juin 2016 a très clairement constitué une réserve en eau importante pour l'été: même si juillet, août, et surtout septembre ont été plus secs, l'avance procurée par les pluies de juin a permis d'éviter tout problème. Par la suite, octobre et novembre ont rétabli un cumul normal, mais décembre 2016 a par la suite entamé un déficit qui n'a depuis dès lors pas été corrigé, et qui mois après mois se creuse davantage.

Nous voici donc à l'aube d'une saison estivale où vont s'affronter deux antagonismes qui dirigent les conversations de météo depuis toujours: "espérons un bel été" ou "on a besoin d'eau". La situation pluviométrique de nos régions est médiatisée depuis plusieurs mois, et ceci tend à s'amplifier ces dernières semaines, du fait de ces 3 mois printaniers qui creusent d'autant plus le déficit que le soleil se montre régulièrement, asséchant encore plus les sols. Dans ce cadre où certaines professions météo-sensibles commencent à ressentir les effets de cette sécheresse, réclamer "un bel été" paraît à première vue compréhensible, ne fût-ce que pour la bonne humeur. Toutefois, si la belle saison devait poursuivre sur la lancée, les conséquences à long terme, pas toujours visibles alors que nous sommes dans l'instant présent les pieds dans l'eau une glace à la main, pourraient s'avérer néfastes pour n'importe quel quidam. En étant même un peu provocateur, un "été pourri" (c'est-à-dire normal) serait plutôt une bonne nouvelle. Un été à la 2003 ou à la juillet 2006 relèverait alors au final plus de la mauvaise nouvelle que de l'allégresse collective à la vue du Hélios flamboyant.

dimanche 7 mai 2017

Des orages estivaux "sans chaleur": comment est-ce possible?

17 juin 2012 en fin d'après-midi, quelque part dans un train entre Charleroi et Namur.

"Alors, prêt pour l'examen d'AGERU* de demain?
- Ouaip, ça devrait aller. Dans l'ensemble, je maîtrise. Mais je pense rebosser un peu ça ce soir. En plus, il y a un risque d'orages, donc ça me tiendra éveillé.
- ...un risque d'orages? Mouais c'est vrai que je l'ai entendu à la radio, mais ce serait quand même surprenant!
- Bah avec cette dépression qui remonte, on ne sait jamais..."

Coup d’œil à moitié convaincu par la fenêtre du train. Quelques altocumulus aplatis garnissent le bleu du ciel. Ambiance assez fraîche et légère pour une journée de juin, une vingtaine de degrés au meilleur de l'après-midi. Absolument pas pré-orageux. 

"Enfin on verra. Peut-être des orages faibles à modérés..."

Fin de soirée. Cours rangé, prêt pour demain. Bon, voyons ces orages... Il y a bien quelques foyers sur l'ouest de la France, bien loin. Bon, laissons la fenêtre ouverte, on verra bien...

6h55. Grondement sourd parmi les rêves. Le tonnerre sans doute... le tonnerre!? Réveil brutal. Il pleut dans le kot. Deuxième grondement. Ca gronde même en continu. La tête par la fenêtre, le ciel gris-beige scintille. Un grand éclair zigzague au-dessus des toits de Namur. Les nuées filent à une vitesse réellement dantesque. C'est déjà en train de se terminer. Coup d'oeil au radar: un grand système orageux, MCS dans le jargon météo, est en train de traverser le pays. Un peu plus tard, la radio énumère les dégâts et les inondations sur les chaussées. Le temps est redevenu léger, le même qu'hier...

*Analyse et gestion des espaces ruraux et urbains (cours de troisième bac de Géographie aux FUNDP)

Ces propos ont été tenus et vécus par l'auteur de cet article, qui à l'époque n'avait pas encore fait le tour de toute la mécanique atmosphérique et de ses multiples rouages. Comme d'autres encore aujourd'hui lorsque ce cas de figure se reproduit, il s'était alors interrogé sur le pourquoi de ces orages, et surtout, sur un élément qu'il croyait clé et qui manquait alors à l'appel: où est passé l'habituelle chaleur lourde annonciatrice?". Ceci montre à quel point, dans l'imaginaire commun, un orage se précède de chaleur. Or, et spécialement en Belgique, c'est loin d'être toujours le cas.

On vous a déjà parlé d'orages d'hiver ou d'orages de traîne en été, soit des orages où la chaleur n'est pas réellement présente. Et encore, la chaleur est une question relative: dans un cas classique de traîne ou d'hiver, on peut parler de "chaleur" près du sol avec 5, 10 ou 15°C lorsqu'on se retrouve avec des températures glaciales en altitude, du genre -30 ou -40°C. Bien que ça arrive, ces orages sont rarement violents.

Ensuite, il y a les orages d'été qu'on dira "typiques": ceux qui surviennent lorsqu'un front ou une ligne de convergence vient buter contre une masse d'air chaud et humide, génératrice d'une atmosphère moite qui nous fait dire que "ca va finir par craquer".

Et puis, il y a la situation exposée dans la petite narration introductive, à savoir de violents orages, souvent nocturnes ou très matinaux, qui ne s'annoncent pas par cette chaleur lourde. Dans les meilleurs cas, on a un air léger, assez frais et un assez beau temps le jour qui précède, et ce même type de temps le jour qui suit, comme ce fut le cas pour l'offensive du 18 juin 2012. Parfois, il arrive même qu'il fasse bien plus chaud après les orages, alors que le temps de la veille était tout à fait quelconque. Ces orages sont particulièrement sournois pour la personne non avertie (comprenez, celle qui ne passe pas son temps à regarder les radars) car ils se produisent alors que rien ne semblait indiquer leur survenue.

Dans un premier temps, nous allons passer en revue quelques situations orageuses qui ne se sont pas annoncées par de la chaleur, le tout accompagné d'une analyse la plus précise possible de la situation atmosphérique qui les a engendrés, puis nous en tirerons quelques points communs.