samedi 30 décembre 2017

VAGUE DE FROID AUX USA

Pendant qu'il fait doux en Europe de l'Ouest (hé oui, le mois de Décembre va être proches à légèrement au dessus des normales de saison en moyenne mensuelles), et bien il fait doux aussi aux États-Unis... Cela n'empêche pas cependant le froid de se manifester ponctuellement. Ainsi, les basses températures et la neige à l'Est du continent nord-américain font actuellement la une. Nous allons tenté de vous expliquer un peu ce qu'il se passe... Pour l’anecdote, ce mot a d'abord pensé publier ce mot sur Facebook, mais étant bavard il a rédigé une tartine qui aurait été inadapté à ce média. Ce sera donc un article de blog qui parlera du froid aux USA. Cependant, il restera marqué par un style plus "réseaux sociaux" avec peu de références aux études scientifiques et des références aux autres médias et réseaux sociaux.

Actuellement, l'Amérique du Nord est coupé en deux. Très doux, voire chaud à l'Ouest, froid à l'Est. Ainsi la Californie traverse une nouvelle année de sécheresse. Une des conséquences fut les feux de forêts gigantesques de Octobre et Décembre. Les choses vont un peu mieux ces derniers temps sur le front des incendies, mais tant que la sécheresse persiste le risque persiste. Ainsi, le Thomas Fire a finalement été maîtrisé, et sa superficie a été évaluée à 282 000 acres approximativement (1 140 km² environ). Il n'en reste pas moins que c'est le plus vaste incendie en Californie depuis le début des comptes, en 1932. Et il fait suite aux incendies absolument catastrophiques d'Octobre, provoquant d'immenses dégâts. Dans le même temps, des villes de l'Est des États-Unis sont ensevelis sous la neige. Ainsi, la ville d'Erie en Pennsylvanie a cumulé 86 centimètres de neige en 24 heures et plus d'un mètre cinquante en trois jours...



Depuis plusieurs années, un schéma de circulation atmosphérique marqué par un dipôle zonal sur le continent américain a pris de l'importance. Le phénomène est particulièrement visible depuis 2013, avec une persistance de hautes valeurs sur l'Ouest américain et de basses valeurs sur l'Est du continent. La crête quasi permanente qui squatte la côte Pacifique ces dernières années a même été surnommée la triple R (pour les amateurs de bières, restez calme, il n'y a rien à boire !): « Ridiculously Resilient Ridge ». L'expression veut tout dire... Nous allons tenter d'expliquer un peu ce qu'il se passe.
Notons déjà qu'à l'échelle hémisphérique, quasiment toutes les anomalies froides vont se trouver concentrées sur l'Est de l'Amérique du Nord. Dans le même temps, la douceur voire la chaleur est généralisée quasiment partout, et le mois de Décembre devrait être le troisième plus chaud au niveau du globe.

Températures moyennes en Décembre selon le modèle étatsunien GFS. Source : http://www.karstenhaustein.com/climate

Températures moyennes prévues pour les sept prochains jours selon le modèle étatsunien GFS. Source : http://www.karstenhaustein.com/climate


Il est important de garder en tête le schéma de grande échelle. D'autant que les négateurs du réchauffement climatique sont particulièrement actifs dans cette région du globe -qui est de fait la seule à connaître un temps froid...- avec toutes les conséquences sociologiques attendues. On est déjà en train de nous bassiner sur des inepties édifiantes, que le réchauffement cause du froid, que ce n'est pas un réchauffement mais un dérèglement climatique, que les USA achèteraient bien un peu de réchauffement climatique, ou que sais je encore. En langage geek, c'est ce qui s’appelle se faire troller par la météo... L'image la plus large, celle de la planète entière, reste celle d'un temps très chaud en moyenne, malgré tout. Ce n'est pas parce qu'il fait froid à Washington, que dans toutes les autres capitales du monde les températures ne sont pas douces voire très douces. De plus, comme le rappelle judicieusement ce scientifique sur Twitter, le mois de Décembre aux USA est actuellement plutôt doux, voire très doux, en moyenne... https://twitter.com/ZLabe/status/944253770665521152
La carte mise à jour est jointe pour montrer l'évolution avec la vague de froid en cours. Certes cela fait baisser la moyenne, mais les températures restent anormalement élevées malgré tout sur les 30 derniers jours.


Anomalies des températures moyennes pour Décembre, à la date du 28, pour les USA. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les anomalies sont grassement positives... Source : The PRISM Climate Group http://prism.oregonstate.edu/mtd/

Comme l'ont remarqué plusieurs commentaires, -et comme Info Météo le fait remarqué, si nous pouvons nous permettre- il y a aussi un changement progressif de la perception de la météo dans la tête des gens. Un temps chaud est souvent vu comme normal, un temps normal est souvent vu comme froid et pourri, et un vrai temps froid est souvent inconcevable de nos jours. C'est d'autant plus vrai qu'aux USA l'Hiver est marqué par des températures très basses, peu importe l'anomalie (si la normale est à -15°C, même avec un mois plus chaud que la normale de 5°C il fait encore -10°C, ce qui mérite d'être qualifié encore de froid dans l'absolu même si doux relativement aux normales...). Ainsi la perception de la météo est souvent faussé. Sans compter par là dessus que les USA sont actuellement la superpuissance dominant les monde, et que les étatsuniens sont souvent prompts à l'hyperbole. La vague de froid prend donc une importance démesurée qui n'est guère en rapport avec la réalité météorologique. D'où l'impression qui peut ressortir que l'âge de glace menace à New-York alors que l'un dans l'autre, tout bien pesé, nous sommes encore loin d'avoir une situation exceptionnelle outre-Atlantique.

Il est de plus dommage, et c'est révélateur de l'état actuel des choses en météo et en climato, qu'il va faille ainsi se défendre. Comme si la neige et le froid n'était pas naturel en Hiver. Il neige en Hiver ! Mais où va le monde, ma bonne dame, mais où va le monde ?
Au rythme où empire la situation, bientôt on va devoir justifier que l'eau ça mouille et que la pluie n'a rien d'anormal non plus... Illustration avec deux articles de blog :

https://www.wunderground.com/cat6/new-years-freeze-out-it-can-still-get-cold-even-warming-climate

https://weather.com/science/environment/news/2017-12-29-trump-tweet-global-warming-weather-climate

À nouveau, il est cependant dommageable d'en être réduit ainsi à la défensive. Quand on est obligé de justifier des évidences, c'est que déjà on a perdu. Espérons que la vague de froid ne dure pas excessivement longtemps, pour sortir de ce délire, mais l'un dans l'autre c'est quand même révélateur. Il neige en Hiver, mais où va le monde ? C'est d'un ridicule...

Cependant, pour l'Amérique donc. Pourquoi cette récurrence d'un dipôle ? Les réponses sont multiples et encore en débat, mais plusieurs éléments ressortent. On peut déjà noter qu'il s'agit d'un train d'ondes classique, qui devient stationnaire. Cette étude le met particulièrement en évidence : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/2016JD025116/full
L'image jointe montre à quoi cela ressemble en mi troposphère (vers 5 km d'altitude) sachant qu'en moyenne à grande échelle le vent laisse les hautes valeurs à dextre et les basses valeurs à senestre. La source de l'activité ondulatoire se trouve dans le Pacifique tropicale, le train se propage à travers l'Amérique et se dissipe en Afrique subtropicale. On retrouve ainsi une anomalie positive sur l'Ouest américain, et une anomalie négative sur l'Est américain.


Le dipôle Nord-Américain. En haut, les anomalies composites de températures. En bas les anomalies de géopotentiel à 500 hPa (vers 5 500 mètres). Source : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/2016JD025116/full

La raison du renforcement de ce train d'ondes reste sujet à débat. Trois grandes sources ont été identifiées, mais la contribution de chacune d'elles et l'interaction entre elles restent peu claires. Il s'agit du réchauffement du Pacifique subtropical, dont la zone d’anomalies positives a été surnommé « The Blob » outre Atlantique, de la perte de la banquise Arctique avec une réduction drastique de l'extension de la couverture de glace en mer des Tchouktches (si, si, ça existe) et une influence de la convection tropicale, et particulièrement de l'ENSO (El Niño Southern Oscillation). Notons que ces causes ne sont pas mutuellement exclusives. Si une étude montre que « the Blob » a pu contribuer à la sécheresse californienne, cela n'exclut nullement une contributions des deux autres causes... Nous n'allons pas rentrer ici dans un débat scientifique sur ces hypothèses. Si quelqu'un veut approfondir le sujet, il pourra lire le blog de Daniel Swain, qui présente une remarquable synthèse des travaux en cours étayée par de nombreuses citations : http://weatherwest.com/archives/5982
L'idée générale pour faire simple est celle d'un grand huit géant de l'atmosphère. Sur une impulsion initiale donnée dans le Pacifique, l'air part vers le Nord direction l'Arctique canadien. Puis arrivé tout au Nord, il repart dans l'autre sens vers le Sud, amenant l'air froid sur l'Est des USA. Puis arrivé tout au Sud, il repart dans l'autre sens vers le Nord. Cependant à chaque fois ces oscillations dissipent de l'énergie et le grand huit finit par s'amortir de lui-même sur l'Atlantique, avec une dernière zone de valeurs négatives sur l'Europe de l'Est et l'Afrique du Nord.
Nous allons regarder les deux versants principaux de ce grand huit, à savoir d'une part les anomalies positives de la côte Pacifique ; et les anomalies négatives de la côte Atlantique. Nous étudierons ensuite les conséquences de ce dipôle sur nos régions.
Actuellement, la côte Pacifique est donc dans le flux d'air doux avec des valeurs de températures parfois effarantes. Par exemple, à Barrow au Nord de l'Alaska (mesures en continue depuis 1921), la température a atteint le dégel, soit 0.5°C, le 21 Décembre. C'est un record pour une deuxième quinzaine de Décembre, à 0.5°C du record mensuel. De même, le mois de Décembre sera le plus chaud mesuré pour ce lieu. À Kotzbue, plus au Sud de 300 kilomètres environ. Cet article de blog reprend les données marquantes de cette chaleur en Alaska : http://ak-wx.blogspot.fr/2017/12/yet-more-warmth.html Plus à l'Ouest, de 300 kilomètres environ, Mys Uelen (mesures en continue depuis 1928) le mois de Décembre devrait atteindre un niveau de température ahurissant avec une moyenne provisoire de -3.6°C seulement, alors que le record de température mensuelle est actuellement de -9.0°C en 2007 ! Votre serviteur en a déjà vu des trucs débiles avec le réchauffement, mais un record de température moyenne mensuelle battu de 5.4°C, ce doit être une première. Sur ce cap (Mys signifiant cap en russe), il a même plu, ce qui est très rare à cette époque-ci de l'année -et guère en accord avec l'image qu'on se fait habituellement de l'Arctique enplein Hiver-.

Températures à Mys Uelen en Décembre 2017. Source : http://pogodaiklimat.ru


De même, 700 kilomètres plus au Nord, sur l'île russe d'Ostrov Vrangel (mesures en continue depuis 1926), les températures ont atteint le dégel. Ce n'est pas tout à fait un record (+2.0°C en 2007) mais ce n'est pas loin. Cependant, le mois de Décembre s'annonce là aussi le plus chaud mesuré pour cette station, battant le record de 2007 justement, et alors même que Novembre avait été le deuxième plus chaud.

Températures à Ostrov Vrangel en Décembre 2017. Source : http://pogodaiklimat.ru


Cette chaleur rétroagit positivement sur le trou déjà de la banquise côté Pacifique. Au Nord de Barrow, la couverture de glace a même commencé à s'ouvrir aux alentours du 22 Décembre, par 75°N et en plein Hiver...
Dans le même temps, la sécheresse et la chaleur est très marqué en Californie également. Pour les pluies, les valeurs sont proches des records. Comme le montre la carte, il n'a quasiment pas plus depuis le début de l'année hydrologique (qui commence le 1er Octobre) dans le Sud de l’État. De manière général, comme le montre la carte des anomalies, l'Ouest des USA est très sec, alors que les températures moyennes sont nettement supérieures à la normale...

Écart de la température moyenne à la normale depuis le 1er Octobre 2017 (début de l'année hydrologique) au 28 Décembre 2017 (date actuelle). Valeurs en Fahrenheit, sachant que 1°F est environ égal à 0.55°C. Source : Western Regional Climate Center, WRCC https://wrcc.dri.edu/anom/

Pourcentage des anomalies de précipitations depuis le 1er Octobre 2017 (début de l'année hydrologique) au 28 Décembre 2017 (date actuelle). Source : Western Regional Climate Center, WRCC https://wrcc.dri.edu/anom/


Les graphiques permettent de préciser cette sécheresse par secteur. Pour la région de Los Angeles et San Diego, c'est actuellement un déficit record de pluie qui est mesuré. Pour l'ensemble de la Californie, la situation est un peu moins mais l'année hydrologique est actuellement dans les 15 % d'années les plus sèches en date de fin Décembre.

Suivi des précipitations dans l'ensemble de l’État de Californie. L'intervalle bleu léger délimite la variabilité totale de l'ensemble des années (de la plus sèche à la plus humide), l'intervalle bleu foncé délimite le cumul moyen des deux tiers des années (67%). Il y a donc une chance sur six d'être en dessous, et une chance sur six d'être au dessus. Source : http://cirrus.ucsd.edu/~pierce/sdprecip/

Suivi des précipitations dans la région de Los Angeles, Californie. L'intervalle bleu léger délimite la variabilité totale de l'ensemble des années (de la plus sèche à la plus humide), l'intervalle bleu foncé délimite le cumul moyen des deux tiers des années (67%). Il y a donc une chance sur six d'être en dessous, et une chance sur six d'être au dessus. Source : http://cirrus.ucsd.edu/~pierce/sdprecip/


Suivi des précipitations dans la région de Sans Diego, Californie. L'intervalle bleu léger délimite la variabilité totale de l'ensemble des années (de la plus sèche à la plus humide), l'intervalle bleu foncé délimite le cumul moyen des deux tiers des années (67%). Il y a donc une chance sur six d'être en dessous, et une chance sur six d'être au dessus. Source : http://cirrus.ucsd.edu/~pierce/sdprecip/


Les températures sont également élevées, mais il y a cependant un peu plus de marge avec les records, à la différence de l'Alaska.

En contraste, pendant ce temps, il y a donc une glissade en flux de Nord sur l'Est des USA. Il est notable que pour l'instant aucun record significatif de froid n'a cependant été battu. C'est surtout la neige qui est, pour le moment, l'élément marquant. Cette affirmation contraste peut-être avec ce que l'on peut entendre ici où là. En effet le service météo aux USA (le NWS de la NOAA) communique en effet sur des records quotidiens. Il est cependant le seul au monde à le faire, et ce n'est pas pour rien. Les records quotidiens sont rarement significatifs, c'est-à-dire en français qu'un record quotidien ne correspond quasiment jamais à l'idée qu'on se fait habituellement d'un record. Il est en effet fréquent, encore plus dans des climats très variables, que pour une simple question de hasard statistique il a pu faire chaud toujours exactement le même jour pendant 40 ans. La politique d'Info Météo a toujours été de se limiter aux records qui sont significatifs, c'est-à-dire écarter a priori les records quotidiens.
On notera de plus que cela faisait longtemps qu'il n'avait plus fait aussi froid en Décembre. En 2000 et 1996 l'Est des USA avait subit les assauts de l'Hiver en ce mois. Cependant le dernier mois de Décembre vraiment froid remonte à 1989. En effet, ces derniers temps c'est plutôt en Janvier ou en Février qu'il avait froid. Cependant, ce n'est pas parce que le dernier « gros » mois de Décembre remonte à 25 ans que la vague de froid actuel est exceptionnelle. C'est la difficulté de la différence entre intervalle de temps, et période de retour.

Nous allons nous arrêter sur cette notion statistique (pour ceux qui seraient déjà en train de fuir à la vue de ce mot, ne vous inquiétez on va y aller doucement. Si cela peut rassurer, même des météos patinent sur le sujet, les statistiques étant souvent mal-aimées...). Partons très simplement d'un dé (non pipé, évidemment...). Quand on lance un dé, il peut sortir un chiffre compris entre 1 et 6. En moyenne, il y a une chance sur six de sortir le 1, une chance sur six de sortir le 2, etc... Cependant, par moment, le 1 va sortir trois, quatre, cinq, six fois de suite. Cela ne change pas qu'en moyenne -en moyenne...- le 1 ne sort qu'une fois sur six. C'est là que réside la différence essentielle entre intervalle de temps et période de retour. Prenons un événement, au hasard « le cheval danse le moon walk dans le pré » qui revient en moyenne tout les 10 ans par exemple. On peut avoir deux ans de suite, en 1987 et 1988, le cheval qui danse le moon walk, puis une nouvelle fois en 2017. En moyenne, c'est bien un événement qui se produit une fois tout les 10 ans -en moyenne...-. Pour autant, en 2017 ce sera la première fois en 29 ans que le cheval danse le moon walk. La première valeur, les 10 ans, c'est la période de retour. La deuxième valeur, les 29 ans, c'est un intervalle de temps. C'est important, car d'un point de statistique, on en a un peu près rien à carrer des intervalles de temps. C'est une valeur ponctuelle qui n'apporte pas vraiment d'information. Le véritable sujet est la période de retour, qui permet de définir le caractère exceptionnel -ou non...- d'une valeur. Or l'être humain, et les météos y compris des fois, malheureusement, s'arrête à un intervalle de temps « Cela fait 25 ans qu'on n'a plus vu cela ! ». Oui mais on a vu cela de nombreuses fois avant...
De plus, par un pur hasard statistique il n'a que très rarement fait froid au Nouvel An en Amérique du Nord durant le 20e siècle. Or, insistons lourdement là dessus, les records d'un jour sont rarement significatifs. Ce n'est pas parce qu'un record quotidien est battu que la situation est exceptionnelle. Plus loin dans le passé, à la fin du 19e siècle, à une époque où nombre de stations n'étaient pas encore ouvertes, il avait pu faire froid au nouvel An, mais insistons encore. Par un hasard statistique, il n'a jamais fait réellement très froid au nouvel An au 20ème siècle dans le coin.
Nous pouvons également noter, avant de rentrer dans le vif du sujet de la vague de froid, que de manière caractéristique les modèles ont amorti l'intensité de celle-ci au fil des échéances. C'est-à-dire que la température à 850 hPa, vers 1 500 mètres, a été réévaluée à la hausse au fil du temps. Si par exemple le modèle du 20 Décembre prévoyait une température de -20°C à 144 heures d'échéance pour la date du 26 Décembre ; le 25 Décembre il ne prévoyait plus que -19°C à 24 heures d'échéance, toujours pour la même date ; laquelle valeur sera mesurée effectivement le lendemain, 26 Décembre. C'est un grand classique de la météo, le froid qui devient moins froid... Un commentaire Twitter l'illustre : https://twitter.com/climategal84/status/944368774597132288 Cependant, à Info Météo nous avons pris la peine de le vérifier de manière détaillée, même si ce n'est pas simple. Pour l’anecdote, la difficulté tient à la différence entre une analyse lagrangienne et une analyse eulérienne. Cela peut faire peur aussi, mais nous allons nous expliquer simplement. Ainsi, une approche lagrangienne cherche à suivre les molécules d'air quand elles se baladent ; alors qu'une approche eulérienne reste à un point fixe et compte les molécules qui circulent en ce point. Par exemple, au 31 Décembre, la personne qui cuisine et assure le service aura une approche lagrangienne, et sera la plus à même d'analyser en détail un plat en particulier, sa préparation, sa cuisson, son transport, sa consommation. Mais, occupé à suivre les plats, cette personne ne pourra étudier en détail les évolutions de la table. Les convives assis à table auront quand à eux une approche eulérienne. Au contraire du premier cas ils pourront étudier l'évolution de la table, la circulation des plats sous leur nez, mais ne pourront guère apprécier les transformations d'un plat en particulier...
Pour la vague de froid, la difficulté tient à ce qu'il faut adopter une approche lagrangienne, (ce qui en programmation est un cauchemar). Pour se simplifier la vie, nous avons étudié la vague de froid en suivant un contour de température sur une surface isobarique. Cela vaut ce que cela vaut (on ne prétend pas être publié dans Nature ou Science), mais au moins cela se défend un minimum. En effet, sans considération de l'humidité, la température est un paramètre conservé sur une telle surface. Cela permet de coller entre guillemet une étiquette sur les molécules d'air pour pouvoir les suivre. Une fois qu'on leur a collé une grosse étiquette sur la figure, on peut faire une moyenne. Nous avons retenu quatre contours, 243 Kelvins (environ -30°C), et 245 Kelvin, 250 Kelvin, 255 Kelvin (-28°C, -23°C et -18°C environ) et nous avons calculé la température moyenne délimitée par ce contour. Comme l'illustre le graphique, les températures moyennes ainsi calculées ont généralement eu tendance à se réchauffer avec le temps. Pour la moyenne délimitée par le contour 243 Kelvin, la hausse est faible et n'est pas significative, pour les contours 245 Kelvins et 250 Kelvins la hausse est plus notable et est significative. Il n'y a que pour le contour 255 Kelvin pour lequel la moyenne tend légèrement à baisser, mais de manière non significative.


Suivi des prévisions des températures successives pour une date donnée (le 26 Décembre 2017 à 12 UTC) pour la vague de froid en Amérique du Nord. Ainsi, le premier point est la prévision du 19 Décembre à 00 UTC pour une échéance 180 heures (si on compte, 19 Décembre 00 UTC additionné de 180 heures, cela donne bien le 26 à midi) ; et ainsi de suite.
Nous pouvons indirectement confirmé cette analyse en étudient la température moyenne de l'Hémisphère Nord extratropical (au nord de 25°N). Pour des histoires de conditions aux limites, l'atmosphère étant relativement compartimenté, on peut se contenter de faire une moyenne simple. C'est encore des statistiques à la petite semaine certes, mais au moins c'est robuste, à défaut d'être esthétique mathématiquement. On remarque là aussi, sur le graphique joint, que la température prévue à 850 hPa, vers 1 500 mètres, augmente au fil du temps. C'est une confirmation indirecte de la première analyse.

Suivi des prévisions des températures successives pour une date donnée (le 26 Décembre 2017 à 12 UTC) pour la température moyenne de l'Hémisphère Nord extratropical (au nord du 25°N).

Dans l'Est des USA, donc, pour en arriver au sujet évoqué par le titre, cela meule sévère. Comme dit, le plus notable reste pour l'instant la neige. Il se produit fréquemment le long des grands lacs un phénomène nommé le « Snow Lake Effect ». Quand l'air froid passe au dessus des grands lacs non couvert de banquise, il se charge en humidité, qui précipite alors sous forme de neige. Ainsi, il peut tomber en un seul épisode des quantités énormes de neige. Cependant, ces derniers jours, les cumuls ont atteint des records avec des valeurs qui ont de quoi laissé rêveur... Ainsi à Erie, il a été mesuré plus d'un mètres cinquante de neige en quatre jours... Les fiches suivantes du National Weather Service de Cleveland reprennent les totaux de neige de ces derniers jours.




Pour le froid, il n'y a pour l'instant aucun record significatif battu à la connaissance d'Info Météo. Ces températures sont remarquables, surtout dans un contexte de réchauffement climatique, mais restent loin des mois de Décembre « ultimes » tel que 1989, 1963, 1958, 1935 ou 1917. Ce paragraphe sera donc plus court, vu qu'il n'y a rien à dire... Pour illustrer, nous avons tracé les graphiques des températures quotidiennes en 2017, comparé aux valeurs de Décembre 1989. Chaque graphique joint présente la moyenne en gris, le centile 0.9 et le record quotidien en rouge, le centile 0.1 et le record quotidien en bleu. Les graphiques sont groupés deux par deux, l'un pour les températures minimales et l'autre pour les températures maximales. Nous avons tenté de présenter le résultat pour des stations dispersés sur un territoire le plus vaste possible, pour apprécier pleinement l'intensité du froid sur toute son extension géographique. Le premier gourpe de graphiques présente les résultats Beechy, Saskatchewan, Canada (mesure en continu depuis 1926) ; le deuxième pour Belleville, Ontario (mesures en continu depuis 1921) ; le troisième groupe présente les résultats pour Boston, Massachussets (mesures en continu depuis 1936) ; le quatrième groupe pour Dayton, Ohio, USA (mesures en continu depuis 1948) ; le cinquième groupe pour Indian Bay, Terre Neuve, Canada (mesures en continu depuis 1915) ; le dernier groupe pour Central Park, New York (mesures en continu depuis 1869).
Notons, pour revenir sur les hasards statistiques, que le record de Boston que nous présentons est à -24°C le 20 Décembre 1942. Or, le record officiel est à -27°C le 29 Décembre 1933. Nous nous en sommes tenus à des séries continues, et donc pour Boston la station est au même endroit et mesure en continu depuis 1936. Cependant, une autre station existait depuis les années 1870. Ce point est important, car il illustre que même avec 80 ans de données, le record de froid peut encore être non significatif. Ce qui doit interpeller en effet, c'est que la valeur de -24°C a été enregistré le 20. Or, Décembre est un mois qui se refroidit, et il reste encore 11 jours avant la fin du mois... Par un pur hasard statistique, insistons encore là dessus, il n'a jamais fait très froid la dernière semaine de Décembre. Ce n'est pas pour autant que la chose n'est pas possible. C'est simplement que suite à la variabilité naturelle du climat, cette possibilité ne s'est jamais concrétisée une dernière semaine de Décembre sur les 100 dernières années. Or, quand on regarde les stations qui remontent plus loin dans le passé, on se rend compte que ce n'est pas juste une vue de l'esprit. Les stations les plus anciennes, dans cette région, ont effectivement enregistré des températures extrêmement basse en fin de mois de Décembre, mais en 1933 ou 1917 ou 1872. Ainsi, les records reflètent parfois simplement un déficit d'information (on ne connait pas la réelle variabilité du climat) plutôt qu'un "vrai" record, dans le sens d'une nouvelle marque des extrêmes de la variabilité du climat. D'où l'intérêt de regarder des séries longues, en sachant que la nature est bien faite des fois. En effet, les températures sont corrélées sur de grandes échelles spatiales, jusqu'à 1000 voire 1500 kilomètres carrées. Ainsi, si une station vieille de 30 ans bat son record mensuel, alors qu'à 200 bornes de là une station vieille de 150 ans est à plus de 5°C de son record ; et bien le record de la première station n'en est probablement pas un tout simplement.

Pour Beechy, Saskatchewan :
Suivi des températures minimales en Décembre à Beechy.

Suivi des températures maximales en Décembre à Beechy.

Pour Belleville, Ontario :

Suivi des températures minimales en Décembre à Belleville.

Suivi des températures maximales en Décembre à Belleville.


Pour Boston, Massachusetts :

Suivi des températures minimales en Décembre à Boston.

Suivi des températures maximales en Décembre à Boston.

Pour Dayton, Ohio :

Suivi des températures minimales en Décembre à Dayton.

Suivi des températures maximales en Décembre à Dayton.

Pour India Bay, Terre  Neuve:

Suivi des températures minimales en Décembre à India Bay.

Suivi des températures maximales en Décembre à India Bay.



Pour Central Park, New York :

Suivi des températures minimales en Décembre à Central Park.

Suivi des températures maximales en Décembre à Central Park.




Enfin, cette météo n'est pas étrangère au retour du zonal chez nous. En effet, comme nous l'avons vu, le train d'onde sur l'Amérique s'accompagne de valeurs positives sur l'Atlantique. Ce signal peut être masqué par d'autres éléments de variabilité, car il est relativement faible. Cependant, dans les jours à venir, il pourra s'exprimer. Ainsi, la descente d'un fort cyclonisme sur l'Est des USA s'accompagne d'une accélération du flux de Sud-Ouest sur l'Atlantique. Notons de plus qu'il est notable que l'Atlantique est en ce moment très anormalement chaud. Ainsi, il va alimenter, et même gaver, en humidité les perturbations, qui débouleront chez nous avec un stock de pluies à faire déborder les cours d'eau. Pour revenir au sujet toujours délicat des événements influencés par le changement climatique, il est certain que le zonal est un élément de variabilité naturel, indépendant du réchauffement ou des températures de l'Atlantique. Il naît simplement d'un train d'ondes, le fort cyclonisme sur l'Est des USA débouchant sur un jet de Sud-Ouest. Cependant, ce zonal va s'alimenter au dessus d'un Océan très chaud. Ainsi, c'est la combinaison des deux éléments qui détermine le caractère très pluvieux des jours à venir. Le réchauffement climatique ne va pas causer à proprement parler, au premier degré, la rincée de fin Décembre début Janvier ; mais il va y contribuer activement.

 Pour résumer, comme nous disions, les températures n'ont pour l'instant pas atteints de records notables. La vague de froid est sans doute remarquable, encore plus dans un contexte de réchauffement climatique, mais l'Amérique du Nord a vu pire. Info Météo continuera à vous informer à ce sujet, la vague de froid ayant l'air de vouloir durer un peu. Il n'est pas impossible que des records finissent par tomber, si c'est le cas nous vous tiendrions bien sûr informé. En tout les cas, on est loin de l'âge de glace. Et la meilleure réponse à faire à tout ceux qui commencent à dire des âneries sur le climat et la météo, est de remettre en contexte. C'est l'Hiver, c'est normal qu'il neige, et les USA dominant le monde ils ont le pouvoir de faire parler d'eux même quand il ne se passe pas grand'chose.

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