mardi 1 mai 2018

L'intriguant orage namurois du dimanche 29 avril 2018

C’est en ces termes que l'on peut qualifier l’espèce de furie qui a traversé la province de Namur et l’est du Brabant wallon il y a deux jours en début de soirée. Déjà en soi, les conditions dans lesquelles cet orage est survenu étaient très particulières. On a déjà eu l’occasion d’en parler dans nos chroniques sur le blog et on aura l’occasion d’approfondir ça avec nos partenaires de Belgorage car, comme disait l’un de leurs collaborateurs hier, “il y a eu beaucoup de choses curieuses”.

Des choses curieuses... C’est aussi ce qui a traversé l’esprit de votre serviteur qui, planté dans un champ de colza près de Maillen, observait l’horizon brumeux avec circonspection. Mais, smartphone à la main, il voyait bien que l’activité de l’orage qui arrivait du département des Ardennes ne faiblissait point. Pourtant, sur son lieu d’observation, son thermomètre de voiture (ça vaut ce que ça vaut...) renseignait 13°C, et le ciel bien bas distillait quelques gouttes balancées à l’oblique par un vent de nord-est bien présent. Le même plafond nuageux lâchait de temps à un autre un roulement de tonnerre. L’observateur circonspect que j’étais imaginait l’orage montant du sud venir s’encastrer et crever dans cette masse d’air fraîche et désagréable, reliquat d’une précédente averse orageuse qui avait, une petite heure plus tôt, bien arrosé la région. Mais comme on l’avait évoqué dans nos chroniques, il y avait bien de l’air un peu plus chaud quelques centaines de mètres plus haut, et de toute façon, la seule dynamique maintenait le bolide électrique bien en vie alors qu’il s’engageait sur le sud de la province de Namur.

Après avoir été chercher un point de vue du côté de Gesves mais qui ne me disait rien, retour au domicile à Wartet, près de Namur. Un coup d’œil jeté au smartphone montre que l’orage approche. Un petit tour sur un point de vue à l’ouest du village n’offre rien de très engageant. Des bancs de brouillard planent sur les bois de Marche-les-Dames, une fine pluie tombe et la lumière devient lugubre. Ambiance quasiment novembresque, si ce n’est que la végétation rappelle qu’on est bien fin avril. Et toujours 13°C, ce maudit treize...

Retour à la casa. En sortant de la voiture, le tonnerre résonne sur l’horizon, et en quasi-continu en prime. Les cartes d’impacts de foudre montrent que l’orage est vraiment très proche, à quelques kilomètres à peine. Pourtant, la pluie et la brume empêchent de voir quoique ce soit, si ce n’est cinquante nuances de gris...

Sans guère de conviction, l’appareil photo est installé vers le sud-ouest. Et tout à coup, l’orage émerge du gris: les scintillements et autres flashes se succèdent toutes les quelques secondes. Le tonnerre se fait de plus en plus présent, la pluie s’intensifie et surtout le vent se lève d’un coup. Quelques grands claquements accompagnent des chutes de foudre dans les environs, et sous le ciel qui a pris une teinte livide, limite verdâtre, une grande masse noire monte de la vallée de la Meuse. La noirceur et la taille de cette masse m’intriguent, mais avec la pluie et le vent, on devine plus qu’on ne voit réellement. Cette grande masse survole ensuite Gelbressée et Boninne, à l’ouest, et file vers le nord-nord-est accompagnée d’un brasier d’éclairs. C’est d’ailleurs sur l’arrière de l’orage que ces éclairs montrent enfin autre chose que des grandes nappes de lumière, et je peux ainsi en photographier quelques-uns.




La première impression laissée par cet orage, c’est que pour une fin avril, c’est bien consistant. Par la suite, nous apprendrons que des dégâts ont été rapportés plus au sud, dans l’arrondissement de Dinant. Le lendemain matin, les infos parlent même d'une ferme qui a été en partie soufflée à Waulsort (Hastière). Ce grand orage dissimulé dans l’air humide et frais a donc fait plus que saisir le quidam, il a bien laissé ses marques, en ce compris en France où, actif depuis le Morvan, il a provoqué de nombreux dégâts liés à de très fortes rafales à son passage.

A l’heure actuelle, l’équipe de Belgorage se démène pour tenter d’en savoir plus sur ce qui a été à l’œuvre sous ce système. Plusieurs photos et vidéos montrent une grande masse noire suspendue au milieu des cieux gris, et semblant animée d’un mouvement de rotation. Est-ce cela que j’ai vu survoler le paysage à l’ouest de chez moi? Peut-être. Vu la trajectoire, c’est possible. En plus de cela, le passage de cette masse noire dans la région de Dinant correspond avec l’heure de survenue des dégâts. L’enquête de terrain de Belgorage et les témoignages reçus semblent indiquer que c’est peut-être bien une tornade qui a œuvré sur Waulsort et les hauts de Dinant, en plus d’autres bourrasques elles-mêmes génératrices de dégâts ailleurs dans l’arrondissement.

Quand à l’orage même, à première vue il paraissait assez simple à définir. C’était un gros multicellulaire, comprenez par là un système de plusieurs cellules orageuses assez bien organisées. Et pourtant, plus les heures passent, et plus les indices de quelque chose de bien plus sournois se multiplient. Et si, au sein de ce système s’était caché une supercellule qui aurait transité par Doische, Hastière et Dinant notamment? C’est une possibilité, pour l’heure on ne peut le confirmer, mais cette hypothèse n’est pas à exclure. A l’heure actuelle, il faut continuer à observer les détails dans les images radars de précipitations comme celle ci-dessous, en espérant pouvoir d’ici quelques jours bien comprendre la nature de la bestiole qui a plané au-dessus de la province de Namur dimanche soir.
   

Mise à jour du 3 mai: Désormais, il est pratiquement acquis que c'est bien une tornade (voire plusieurs tornades) qui a traversé l'arrondissement de Dinant.

Ci-joint, une vidéo d'un observateur de Belgorage, qui se trouvait juste à l'est de Dinant au passage de l'orage. La vue est en direction du nord-ouest. C'est principalement après le passage de la voiture venant en sens inverse que cela devient intéressant. Il faut avoir l’œil un tant soi peu averti, mais la masse est en rotation et cette énorme toupie noirâtre qui passe en arrière-plan est bel et bien la tornade (et son mésocyclone au-dessus) dissimulée par des précipitations.


En soirée de ce 29 avril, d'autres forts orages multicellulaires sont remontés du sud au nord sous la forme d'un rail de foyers à travers l'est de la province de Liège, le Luxembourg et l'ouest de l'Allemagne. Des grêlons de 2 à 3 cm sont observés localement sous ces cellules. Dans l'ensemble, cette dégradation d'ampleur est assez précoce pour la saison.

Les précipitations récoltées sur 24 heures ont été localement remarquables (et pas uniquement dues aux orages du soir): entre le 29 8h00 et le 30 8h00, on relève 47 mm à Schaffen, 40 mm à Wartet (source: Info Meteo), 39 mm à Spa et 38 mm à Ernage. Aucune rafale de vent de plus de 90 km/h n'a été mesurée sur le réseau officiel, toutefois des dégâts portés aux bâtiments et à la végétation laissent penser que cette vitesse a été largement dépassée localement sur les communes de Beauraing, Hastière, Onhaye, Dinant, Yvoir et Assesse.

Activité électrique relevée entre le 29 6h00 et le 30 6h00. Les deux axes orageux s'individualisent très bien (source: Lightningmaps).


Une situation météorologique très particulière

La situation météo du dimanche 29 avril était en effet assez sournoise et n'annonçait a priori rien d'orageux. Un thalweg d'altitude sur l'ouest de la France guidait une dépression de surface en creusement vers nos régions. Son secteur chaud lèche à peine l'est du pays dans l'après-midi; sur le centre cette masse d'air chaud est décollée du sol par une pellicule d'air maritime frais où souffle un vent de nord à nord-est. Ainsi dans le Namurois, le temps avant les orages était relativement frais, très humide, avec de la brume par endroits (maximales autour de 15°C à Namur). Le cisaillement des vents est de plus bien marqué, tandis qu'une convergence très nette se dessine le long du pseudofront chaud (représenté sur la carte par une plume rouge), au devant du noyau dépressionnaire. Ainsi, ce sont surtout ces éléments dynamiques forçant l'ascension des masses d'air qui ont expliqué l'intensité des orages (surtout sur le centre du pays), et ce alors que l'instabilité est restée modérée. C'est une situation typique de pointe d'air chaud, comme nous l'avions expliqué récemment.

Carte des fronts du 29 avril 20h00 (source: KNMI).

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