dimanche 19 août 2018

Nuit orageuse du 16 au 17 août en Wallonie

Août ne se rate jamais. Ce dicton du petit monde amateur de la météo belge a encore montré tout son sens la nuit de jeudi à vendredi. A la manière d'étudiants ayant rendu une copie bien pâle en juin, c'est en seconde session que les orages les plus intenses tendent à exprimer leur savoir-faire, "à temps" après deux premiers tiers de la saison en demi-teinte. Cela s'est produit en 2011 et en 2015, et c'est à nouveau le cas cette année-ci. 

La journée du 16 a été estivale, avec des maximales de 25 à 27°C. Mais déjà, un front froid se trouvait aux portes du pays et devait traverser la Belgique la nuit suivante. Il s'agissait même d'un double front froid, indicateur d'un conflit de masses d'air particulièrement marqué.

Analyse de surface du 17 août à 2h00 (source: KNMI).

Cette évolution était attendue depuis quelques jours, et un risque orageux significatif était présent. Pour autant, il ne fallait pas de prime abord s'attendre à de gros orages. L'instabilité était vue comme faible par les modèles. A l'inverse, la dynamique d'altitude était particulièrement poussée, avec la présence d'une entrée droite d'une branche de Jet-stream, zone connue pour forcer l'ascendance des masses d'air, et donc favoriser les orages - pour peu qu'une certaine instabilité existe et que l'air soit suffisamment humide en basse couche.
 

La nuit tombée, les éclairs des premiers et faibles orages sur l'ouest du pays étaient parfaitement observables depuis mon village dans l'est de Namur. Le front devant progresser lentement et se dynamiser seulement quelques heures plus tard, il y avait le temps de voir venir. De quoi fermer un peu l’œil... Mais lorsqu'à 1h30, les cartes d'impacts et de précipitations sont réouvertes, les choses sont en train de s'accélérer.

Radar de précipitations à 1h40. Le point vert montre la localisation de votre chroniqueur à ce moment en train de quitter Namur (source: Infoclimat).

Alors que tout le reste du front continue de battre de l'aile, une cellule orageuse qui transitait sur le nord-ouest de l'Aisne s'est considérablement intensifiée et arrive sur l'Avesnois. A ce moment, elle présente déjà une structure en bow echo ou écho en arc. Il s'agit d'organisations orageuses arquées et connues pour être susceptibles de provoquer de très fortes rafales. C'est le flux en altitude - et donc le Jet-stream - qui sculpte ces structures, comme c'est le cas ici.

D'emblée, cette évolution est surprenante. Toutefois, un petit coup d'oeil jeté au modèle Arome ajoute de la cohérence à celle-ci. La dernière sortie du modèle montre en effet un potentiel orageux clairement revu à la hausse. Selon toute vraisemblance, cet orage est parti pour durer. Cap est mis à l'ouest pour aller voir ce qu'il en retourne!

 Calcul de 18h00 du modèle Arome (qui sort à minuit) montrant les précipitations accrues (source: Meteociel).

Sur la route, ça flashouille dans le lointain, mais systématiquement côté gauche de l'autoroute. A Sambreville, un check des cartes d'impacts confirme mon intuition: le système orageux dévie de sa route et se dirige désormais plein est. De plus, il tend clairement à accélérer tout en se renforçant, laissant peu de temps pour se placer. La région de Mettet se dessine comme un point de rendez-vous idéal...

Radar de précipitations à 2h00. A cette heure, l'orage provoque de gros dégâts au sud-ouest de Beaumont (source Infoclimat).

Au fur et à mesure de l'approche de Mettet, le nombre de flashes se multiplie au sud-ouest en illuminant lugubrement un plafond nuageux qui se fait fort bas. Ensuite arrivé sur un point de vue à l'est de la ville, il ne fait que peu de doutes que la météo nous réserve un sacré coup de tabac. L'activité électrique est très intense, avec un à deux éclairs par seconde, le tout accompagné d'un tonnerre ronronnant mais continu. Pratiquement aucune décharge n'est visible en-dehors de ces grandes nappes de lumière, marque de fabrique des orages qui tournent sur la dynamique d'altitude: les violents courants qui animent les cumulonimbus forcent une électrisation soutenue de ceux-ci, donnant ces cieux stroboscopiques accompagnés de grondements caverneux. A la lueur de cette discothèque naturelle, un arcus est visible et roule depuis l'horizon en précédant le noyau dur de l'orage. La combinaison de ce clignotement frénétique et de ces structures nuageuses très basses met généralement l'observateur averti en garde. A la manière du jaune-noir des guêpes, ces parures sont les signaux d'un orage potentiellement violent, mais à ce moment j'ignore totalement que de puissantes rafales associées à ce système viennent de causer de gros dégâts entre Beaumont et Walcourt.


Petit à petit, les lumières urbaines du fond du paysage disparaissent les unes après les autres, englouties par les noyaux de précipitations. Ces derniers se signalent d'ailleurs par un bruit de car wash lié à l'action de la pluie et du vent sur la végétation et qui se renforce au fur et à mesure de leur approche. Sensation particulière où, étant encore parfaitement au sec, on peut deviner le déluge à moins d'un kilomètre...

Radar de précipitations à 2h30 avec notre localisation marquée par un rond noir. Les précipitations les plus intenses transitent juste au sud de notre point de vue (source: Kachelmann Wetter).

L'arrivée des précipitations est d'ailleurs brutale. En quelques secondes, on passe d'à peine quelques gouttes à un véritable déluge, bientôt accompagné de grêlons de un à deux centimètres, le tout étant soufflé pratiquement à l'horizontale par un vent fou. L'effet de soufflerie fait forte impression, car de telles vitesses sous orage n'avaient plus été observées personnellement depuis de nombreuses années. Cela rappelle à votre chroniqueur le passage de la tempête Eleanor en janvier dernier, mais avec la visibilité réduite à 100 ou 200 mètres, le clignotement bleuté des éclairs et la grêle, l'ambiance est ici bien plus sauvage. La vidéo ci-dessous tente de rendre compte des conditions difficiles de ce moment.
 

Toutefois, ces conditions dantesques ne durent qu'un peu plus de cinq minutes. Progressivement, le vent se calme, la pluie se fait plus modérée, ce qui permet de pouvoir filmer à la sauvette les quelques éclairs qui commencent à se montrer à l'arrière du système.



L'orage qui fonce alors vers Profondeville et Dinant n'a rien perdu de sa force. Les éclairs sont toujours aussi fréquents et, assez logiquement, le vent doit l'être aussi, de même que la grêle. Ce régime se poursuivra jusqu'en province de Liège, avec des dégâts liés au vent tout au long de la trajectoire de cet orage. Pendant ce temps à Mettet, la pluie s'apaise, rendant les conditions de photographie moins compliquées. L'arrière du système se révèle, entraînant avec lui des nuages bas responsables de jeux de lumière plutôt sympas.


 

Progressivement, l'orage qui s'éloigne vers l'est devient de moins en moins photogénique, et peu avant 3h00, le matériel est remballé. Le calme est revenu sur la région de Mettet, mais de nouveaux éclairs à l'horizon sud-ouest signalent que cela pourrait ne pas durer. En attendant, je quitte mon point de vue, mais rapidement il apparaît que la progression va être relativement compliquée. De nombreux arbres et branches jonchent les chaussées, tandis que le centre de Mettet est inondé. Du côté de Ermeton-sur-Biert, à quelques kilomètres au sud-est, le nombre de branches et d'arbres arrachés par le vent est tout bonnement impressionnant.

 Dans le centre de Mettet.


 Du côté de Ermeton-sur-Biert, localité où nous avons observé le plus de dégâts.

Et pendant ce temps, le premier orage qui s'éloigne à l'est franchit Ciney puis Havelange en y causant de nombreux dégâts, tandis qu'au sud-ouest, les éclairs de plus en plus lumineux renseignent sur l'approche de la seconde salve.

Radar de précipitations de 3h00 (source: Belgocontrol).

Radar de précipitations de 3h30, le premier orage est à ce moment au sud de Liège et reste très actif (source: Belgocontrol).

Et à nouveau, le passage de la frontière par ce second orage se fait en se renforçant. En progressant sur l'Entre-Sambre-et-Meuse, son activité électrique monte en puissance. Le même cinéma semble recommencer... Toutefois, la pluie reste moins forte, la grêle absente et le vent franchement modéré. De plus, il passe beaucoup plus rapidement que son prédécesseur. Il est à présent passé 4h00 et le retour vers Namur se fait en suivant ce second orage. A nouveau des éclairs ont lieu au sud-ouest, mais ce troisième foyer est plus modéré. D'autres suivront plus au sud vers l'Ardenne, en restant peu intenses.

Côté précipitations, on a relevé 33 mm à Courrière. Le premier orage a provoqué de nombreux dégâts liés au vent sur son parcours allant de Beaumont à l'est de la province de Liège. Au vu des dégâts, les rafales ont pu dépasser 120 km/h localement. Ajoutons à cela que, contrairement à ce qui a été relaté par les médias, aucun indice ne montre jusqu'à présent qu'une ou plusieurs tornades aient été à l'oeuvre, ce qui n'exclut évidemment pas que ça ait pu localement se produire. Les autres foyers ont été généralement moins puissants. La carte ci-dessous montre que les orages n'ont pas été généralisés, mais que l'activité électrique a été particulièrement forte sous les foyers qui se sont développés.

Activité électrique observée entre le soir du 16 et la matinée du 17 août (source: Lightningmaps).
 

Petit complément technique

Si localement, les prévisions faisaient état d'orages possiblement forts localement, il faut dire que l'intensité de ceux-ci a surpris, d'autant plus que l'instabilité était relativement faible. Encore une fois, l'atmosphère montre qu'il n'y a pas forcément besoin que cette instabilité soit importante tant que la dynamique l'est.

On l'a vu, nous avions un front froid au niveau duquel s'exerçait une convergence des vents en basse couche. L'air n'avait ainsi d'autre choix que de s'élever. Et en altitude, il trouvait un relais bien en place, marqué par une anomalie basse de tropopause plutôt bien constituée et qui s'approchait du pays. Pour résumer, une anomalie basse de tropopause est un abaissement de la tropopause, soit la limite entre la troposphère et la stratosphère au-dessus. Cet abaissement force à son avant des ascendances. Sur la carte ci-dessous, on voit cette anomalie en bleu.


Les forçages exercés par cette anomalie étaient de plus aidés par une configuration particulière du Jet-stream, celle-ci étant favorable aux orages. Sur la carte ci-dessous, on voit une branche de Jet commencer sur le nord de la France et se poursuivre vers le nord-nord-est (couleurs brun - orange). La Belgique était alors placée dans la région dite d'entrée droite du Jet, zone qui provoque l'ascension des masses d'air en-dessous. Cette action se combinait avec celle de l'anomalie de tropopause pour donner une configuration atmosphérique bien dynamique.


A cela s'ajoutait le cisaillement, phénomène où les vents sont de direction et de force différentes selon l'altitude. Or, les cisaillements puissants accentuent les turbulences au sein des nuages orageux, leur garantissant un fonctionnement "boosté".

Enfin, l'instabilité était faible, mais pas nulle pour autant. On note par ailleurs, avec l'aide des modèles, que celle-ci était vue un peu plus significative sur le nord de la France, comme le montre la carte ci-dessous. Or, c'est justement là que les orages se sont initiés, l'instabilité (même faible) jouant un rôle important dans leur genèse. Par la suite, cette instabilité a diminué tandis que les orages progressaient vers la Belgique (seconde carte), mais la dynamique était suffisamment bien organisée pour assurer quasiment à elle seule la poursuite et le renforcement des orages.




Pour aller plus loin

Le lien vers l'article de Belgorage où la nature hybride du système est discutée: 16-17/08/2018 - Orages sévères

1 commentaire:

  1. Bravo,beau récit!On comprend pour nous les prévisionnistes l'importance de prendre aussi en considération ce qui se passe dans la troposphère trop souvent délaissée ...ne pas se contenter de l'indice d’instabilité! la dynamique d'altitude étant très importante!

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