samedi 1 décembre 2018

2013-2014: Chroniques d'un hiver doux et agité

L'hiver 2013-2014 est sans doute l’archétype des arrière-saisons haïes des hivernophiles. Cet hiver n'a en effet pratiquement pas vu tomber la moindre chute de neige d'importance de toute la saison, et aucun coup de froid significatif n'est survenu pendant cette période. Les trois mois qui le composent ont tous été très doux, humides, et surtout très venteux.


Déjà le milieu de l'automne 2013 semblait annoncer la couleur. Octobre a été assez doux, anormalement orageux et surtout marqué par une activité dépressionnaire prenant rapidement de l'assurance. Le 28 octobre, une profonde dépression nommée Christian s'est déplacée du sud-ouest de l'Angleterre à la Scandinavie en donnant des rafales dépassant parfois 190 km/h au Danemark. La Belgique en réchappa de peu (rafales autour de 100 km/h), au contraire des Pays-Bas qui furent sévèrement touchés.

 L'infographie sur Christian réalisée alors par Info Meteo.

Novembre a continué sur la lancée d'octobre, nos régions restant soumises à un régime très perturbé qui apportera un total d'ensoleillement exceptionnellement déficitaire et des précipitations anormalement excédentaires en quantité. Cependant, au soir du 20 novembre, ce sont quelques chutes de neige que l'on observe ça et là, et qui aboutiront à une couche de quelques centimètres le lendemain matin sur le massif ardennais. Cette petite accumulation disparaîtra cependant assez vite.

Le mois de décembre commence dans le calme, avec quelques gelées matinales en Haute Belgique. Toutefois, l'après-midi, une certaine douceur enlève toute impression hivernale.

Les environs de Comblain-au-Pont début décembre 2013 (auteur: Info Meteo).

Cette situation s'explique assez aisément: les masses d'air restent bien anticycloniques en altitude (couleur orangée), repoussant le flux d'ouest plus au nord. Au sol, les courants sont mous, avec de l'air venant de l'est ou du sud-est, mais plutôt d'Europe centrale, faisant en sorte qu'il n'est pas très froid. Vers 1550 mètres le 3 décembre, on note même une poche à +9°C au-dessus de la Belgique, ce qui est plutôt chaud pour un mois de décembre. Si l'air était venu de Russie, il aurait été beaucoup plus froid.
 
Géopotentiels à 500 hPa et pression en surface le 3 décembre (source: Meteociel).

Dans un premier temps, les précipitations sont légères. Toutefois, les dépressions plus au nord sont très actives, et en milieu de première décade, elles tentent une descente sur l'Europe. La Belgique échappe de peu à la tempête Xaver qui frappe violemment l'Ecosse, le Danemark, l'Allemagne, la Pologne et les Pays-Bas le 5 décembre, accompagnée de rafales à 140 km/h. En Belgique, on note 97 km/h à Zeebrugge et 90 km/h à Ernage, à peine un gros coup de vent. Derrière la dépression, de l'air maritime polaire s'engouffre, mais il a à peine le temps de frôler la Belgique. On note quelques flocons en Ardenne et quelques giboulées en Campine, cette région étant plus concernée par l'air froid en altitude. Mais déjà le 7, un anticyclone gonfle sur la France, et repousse cet air froid vers l'Allemagne.

Analyse de surface à 19h00 le 5 décembre 2013 avec la dépression Xaver alors à la frontière entre la Norvège et la Suède (source: KNMI).

Les jours suivants, un anticyclone campe dans nos parages, apportant de nombreux brouillards matinaux. Toutefois, à la faveur de quelques éclaircies nocturnes, le thermomètre plonge parfois sous 0°C, mais c'est pour mieux remonter les après-midis avec des maximales de 8 à 11°C en plaine en fin de première décade. Après avoir à peine baissé en début de seconde décade, elles culminent à 13-14°C le 16 décembre. Deux jours plus tard, une tempête nommée Bernd frappe les Iles britanniques, signant le retour du puissant flux d'ouest dans nos parages.

Le 22 décembre, alors que la Belgique baigne toujours dans une relative douceur, les regards se portent sur l'Atlantique. L'activité dépressionnaire se renforce, et le lendemain, une dépression se creuse très rapidement à l'ouest des Iles britanniques. Le 24 à 1h00, alors qu'elle se trouve entre Irlande et Islande, sa pression centrale est estimée sous 930 hPa, ce qui est remarquablement creux. Son champ d'action est très large, ses effets se faisant sentir jusque dans le nord de l'Espagne. Dans plusieurs pays, Dirk (le nom allemand de cette tempête) sera également connue comme la "tempête de Noël".

Analyse de surface à 13h00 le 24 décembre 2013, avec le centre dépressionnaire toujours sous 930 hPa (source: KNMI).

Malgré la pression très faible, les vents n'ont pas été très violents (jusqu'à 145 km/h dans le sud de la Grande Bretagne et dans le nord-ouest de la France, qui en ont vu d'autres). Par contre, la perturbation associée à Dirk apporte de très importantes précipitations, parfois plus de 60 mm de pluie, sur le sud de l'Angleterre et le nord de la France, ce qui provoque par endroits des inondations.

Ce qui est remarquable aussi, c'est la durée de l'épisode tempétueux, en raison de la taille de la dépression et son lent déplacement. En Belgique, le vent monte dans la soirée du 23, et à 23h00, une rafale de 90 km/h est notée à Uccle, le tout sous une grande douceur puisqu'il fait 11,7°C à cette heure. A 2h00 et 4h00 le 24, le vent atteint 101 km/h, puis se maintient entre 90 et 100 km/h jusqu'en fin de nuit, puis entre 80 et 95 km/h jusqu'en fin d'après-midi. Ailleurs, on note aussi 112 km/h à Zeebrugge et 90 km/h à Chièvres et Bierset, faisant de Dirk quelque chose qui oscille entre le gros coup de vent et la "vraie" tempête. Les dégâts en Belgique sont minimes, toutefois quelques embarras liés à une montée des eaux sont à signaler, les précipitations ayant été abondantes.

Pendant que l'Europe fait son réveillon de Noël, Dirk continue d'étaler sa spirale nuageuse (source: Wokingham Weather). 

Le lendemain, jour de Noël, la Belgique a beau se retrouver derrière le front froid, il continue de faire assez doux: les maximales tournent autour de 8-9°C en plaine, à peine moins en Ardenne. Le 27 décembre, à nouveau le vent monte (rafales de 83 km/h) tandis que les températures dépassent les 10°C. L'activité dépressionnaire reste très intense sur l'Atlantique, et ne semble pas vouloir faiblir de si tôt. D'ailleurs, ce coup de vent du 27 est engendré par une nouvelle tempête, Erich, qui frappe les Iles britanniques avec des pointes jusqu'à 160 km/h. Entre le 30 décembre et le 1er janvier, c'est l'action combinée des tempêtes Felix et Gerhard qui amène des rafales jusqu'à 140 km/h sur les caps exposés de l'ouest de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Irlande.

 L'infographie sur Dirk réalisée alors par Info Meteo.

L'entrée en 2014 n'est pas plus hivernale, loin de là. Le jour de l'An neuf est moche, doux, venteux, avec à peine quelques éclaircies. Une chiquenaude comparé à ce qui attend le pays deux jours plus tard. Une nouvelle dépression nommée Anne se creuse sous 950 hPa à l'ouest de l'Irlande, et accélère le Jet-stream vers la Belgique, plaçant le pays en sortie gauche de ce Jet, une zone connue pour son très grand dynamisme. Celle-ci va avoir des effets désagréables sur notre pays. Alors que le temps est particulièrement doux (jusqu'à 12°C localement), une brutale saute de vent accompagnée d'orages traverse tout le pays dans l'après-midi. A son passage, on note 97 km/h à Florennes, 101 km/h à l'aéroport de Lille et 105 km/h à Bierset, mais surtout de très importants dégâts au bâti sont observés dans l'ouest de la province de Hainaut, à Cordes et à Estaimpuis. Dans cette deuxième ville, c'est une tornade venue de Wattrelos, côté français, qui est à l'origine des dégâts. Pendant ce temps, des vagues énormes sont observées dans l'Atlantique, au large de la Bretagne et de l'Irlande.

Dégâts à Cordes suite aux violents orages hivernaux du 3 janvier (source: Belgorage).

Par la suite, si les éléments se calment, la douceur revient. Le 6 janvier, les maximales atteignent 12 à 14°C en Basse et Moyenne Belgique, le pays étant placé dans le secteur chaud d'une nouvelle dépression de tempête au nord-ouest de l'Irlande, nommée Christina. A nouveau, la mer est démontée au sud de l'Irlande, avec des vagues d'une hauteur significative de 14 mètres. La veille, au beau milieu de l'Atlantique, Christina s'était creusée jusqu'à 934 hPa. Les trois jours suivants en Belgique, les maximales sont à chaque fois supérieures à 10°C.

Le 12 vient un semblant de sensation hivernale. Il gèle la nuit, avec jusqu'à -4,5°C à Florennes. Cependant, il s'agit d'un air froid pelliculaire lié à un petit anticyclone centré sur l'Allemagne. En altitude, l'air est bien doux, et l'approche d'un front chaud provoque quelques bruines verglaçantes en fin de nuit. Les jours suivants, la douceur est de retour, le tout dans le calme.

A partir du 22 janvier, la situation change. Une petite dépression traine sur le centre-sud de l'Europe, tandis qu'un anticyclone scandinave se forme. Cette situation met généralement en place un flux d'air continental d'est, propice à du grand froid. Une vague de froid concerne d'ailleurs la Pologne et finit par déborder un peu sur l'Allemagne. Pourtant, le rail dépressionnaire sur l'Atlantique reste bien actif, et la nuit du 24 au 25 janvier, c'est une nouvelle énorme dépression entre Groenland et Ecosse qui arrête le flux d'est sur l'Allemagne. La Belgique n'en verra rien du tout en-dehors d'un peu de neige dans les Hautes Fagnes. Par contre, l'opposition entre cette dépression et l'anticyclone des Açores a pour effet de renforcer le Jet-stream vers nos régions, synonyme d'agitation.

Pressions en surface et géopotentiels à 500 hPa le 25 janvier à 1h00 (source: Meteociel).

Rapidement, le front chaud de la dépression sur l'Atlantique passe sur nos régions, suivi en fin d'après-midi par le front froid et un creux particulièrement actif. Cette activité se devine aux V formés par les isobares. En altitude, c'est à nouveau une sortie gauche du courant Jet qui surplombe la Belgique en soirée, tandis qu'on observe un coin d'air très froid plusieurs kilomètres au-dessus de nos têtes.

Analyse de surface à 19h00 le 25 janvier 2014 (source: KNMI).

La journée du 25 est en soi assez quelconque, avec quelques gelées au petit matin. Le temps est couvert et les maximales sont observées en début de soirée, sous quelques bruines (5 à 6°C). Mais sur l'Angleterre, le creux s'est paré d'une ligne de grains particulièrement active, accompagnée de très fortes rafales. L'ensemble traverse ensuite rapidement la mer du Nord, et déboule sur l'ouest de la Belgique, avec toujours de puissantes bourrasques et des éclairs. On relève 101 km/h à Oostende. 

Le passage de la ligne de grains à Westende

En progressant vers le centre du pays, cette ligne d'orages perd rapidement en intensité, privée de l'instabilité qu'engendrait la douceur de la mer du Nord. Mais entretemps, ce front a eu le temps de provoquer beaucoup de dégâts en Flandre occidentale, en raison de puissantes rafales. Une tornade est avérée à Rekkem, une autre à Wingene.

L'infographie sur les orages du 25 janvier réalisée alors par Info Meteo.

Les dix jours suivants voient revenir le calme, avec même quelques journées assez ensoleillées début février, sous une certaine douceur (comme toujours). Mais les dépressions ne sont pas loin, et le 1er février, Nadja se creuse sous 945 hPa et envoie une houle énorme sur la Bretagne, à l'origine de dégâts côtiers. Le 4 février, une autre, nommée Petra, passe sur l'Irlande en concernant la Bretagne où l'on relève des pointes à plus de 150 km/h sur les caps exposés. Au large, elle se distingue à nouveau par une mer démontée, avec des vagues atteignant jusqu'à 19 mètres. En Belgique, le lendemain, les vents associés à Petra sont bien plus modérés.

Le soleil se couche sur Petra au soir du 4 février (source: Wikipedia).

Cette première dépression de tempête a à peine le temps de s'évacuer qu'une seconde se creuse en passant dans le golfe de Gascogne dans l'après-midi du 6 février. Nommée Qumaira, elle donne des rafales assez classiques sur les côtes (100 à 110 km/h), mais elle entre davantage dans les terres. En Belgique le lendemain matin, le passage de la dépression à proximité du pays donne localement des rafales de tempête: 101 km/h à Chièvres et 105 km/h à Uccle. Ce coup de vent passe cependant rapidement.

Analyse de surface à 7h00 le 7 février 2014, avec la dépression Qumaira proche de la Belgique. On note aussi Ruth sur l'Atlantique, qui concernera l'ouest des Iles britanniques et de la France le lendemain, les effets en Belgique étant minimes (source: KNMI).

Les jours suivants restent assez doux et régulièrement pluvieux. Pendant ce temps, le nord-ouest de la France fait face à de multiples et graves inondations, avec plusieurs vigilances rouges de Meteo France à la clé. Le 11 février, une nouvelle dépression nommée Tini traverse l'Atlantique, atteignant les Iles britanniques le 12. Elle est extrêmement violente sur l'Irlande avec des rafales de plus de 150 km/h, et à peine moins forte en Grande-Bretagne (rafales de 130 à 150 km/h). Au sud de l'Irlande, une plateforme enregistre des vents moyens sur 10 minutes de force ouragan (118 km/h), avec une rafale à 178 km/h, tandis qu'une vague atteint la hauteur exceptionnelle de 25 mètres. Les vents atteignent la Belgique en soirée, mais sont bien moins forts: on note jusqu'à 97 km/h à Beauvechain.

Le centre de Tini atteignant violemment l'Irlande en début d'après-midi du 12 février, avec une pression centrale de 952 hPa (source: Wokingham Weather).

Le 14 février, le coeur de la tempête Ulla, creusée à 955 hPa, atteint l'Irlande, soumettant le sud-ouest de la Grande-Bretagne et le nord-ouest de la France à ses vents les plus violents; elle sera par ailleurs la plus forte tempête de cet hiver sur l'Hexagone: en fin d'après-midi, les rafales dépassent les 150 km/h sur les côtes bretonnes. Pendant ce temps en Belgique, les maximales atteignent 11 à 12°C. Le lendemain, elles atteignent même 13°C, sous les rafales de Ulla (70 à 90 km/h).

Par la suite, le calme revient, mais la douceur reste: le 24 février il fait de 12 à 14°C, à la faveur de quelques éclaircies. La toute fin du mois voit les températures redescendre quelque peu.

Le mois de mars ne verra aucune tentative d'hiver tardif se produire, au contraire. Le 9, sous un franc soleil, le mercure dépasse les 20°C.

Les conséquences de ce régime perturbé pratiquement ininterrompu sont multiples. Premièrement, le maintien du flux zonal ( = le flux d'ouest) n'a eu de cesse d'amener de l'humidité et des perturbations sur le continent. Il en résulte d'importantes anomalies de précipitations des Iles britanniques à la Méditerranée. Ainsi, la Bretagne a connu un hiver très pluvieux, avec de nombreuses inondations à la clé. La Provence a également connu des précipitations exceptionnelles.

Une autre conséquence est la grande douceur de cet hiver, avec notamment un janvier très anormalement doux.

Enfin, le vent. En février, la vitesse moyenne du vent a été exceptionnellement élevée en Belgique. On note aussi d'importantes anomalies de vent sur l'Atlantique au large de l'Europe occidentale, ainsi qu'en mer du Nord, comme on le voit en bleu sur la carte ci-dessous.

Source: NOAA

Ce temps agité est lié à la persistance du régime dit de NAO+ (pour North Atlantic Oscillation, qui mesure la différence de pression entre l'Islande et le parallèle des Açores). Ce régime se caractérise par de fortes dépressions persistant près de l'Islande et de fortes hautes pressions au niveau des Açores et de la Péninsule ibérique, les deux se renforçant mutuellement. Ce schéma induit un flux d'ouest puissant qui véhicule la douceur et l'humidité des perturbations vers l'Europe, et a persisté presque tout au long de cet hiver 2013-2014.

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