jeudi 3 janvier 2019

Une nuit tempétueuse: il y a un an, Eleanor

Pour ceux qui ne le savaient pas encore, votre chroniqueur aime les tempêtes. Pourtant, une tempête, surtout comparée à un orage ou à la neige, ça n'a rien de très beau, mais l'ambiance des grands arbres entourant le domicile familial malmenés par les bourrasques avait quelque chose d'attirant. Les tempêtes, c'est aussi le souvenir de ces mauvaises nuits dues aux sifflements répétés provoqués par le vent s'engouffrant dans une fente du châssis mal isolé de la fenêtre de la chambre. Ce sont aussi les premiers contacts avec Internet et la myriade d'informations météorologiques que l'on peut y trouver.


Eleanor donc. Il y a un an, cette tempête a frappé sévèrement nos régions, avec des rafales qui n'avaient pour ainsi dire plus été vues depuis onze ans et la tempête Kyrill. Les coups de vent qui se sont succédés entretemps ont été assez classiques, les rafales des plus forts d'entre eux dépassant à peine 100 km/h. D'un côté, cela permettait d'éviter des dégâts, mais les deux dernières saisons (2015-2016 et 2016-2017) avaient montré les prémisses du retour du vent. La Belgique a, durant ce laps de temps, été évitée par de fortes tempêtes qui ont plutôt concerné les Pays-Bas et la France. Même décembre 2017 s'y était mis, avec le passage de plusieurs coups de vent sur l'Hexagone. Statistiquement, la Belgique avait peu de chance d'échapper encore longtemps à une "vraie" tempête.

La tempête Egon la nuit du 12 au 13 janvier 2017. Le centre dépressionnaire passant sur la Belgique, les vents violents évitèrent de justesse le pays. Un peu plus au sud, les rafales ont dépassé 130 km/h (source: NOAA).

Ainsi, juste après le réveillon du Nouvel An, s'annonce un sérieux coup de tabac pour la nuit du 2 au 3 janvier. Mais cette tempête bientôt nommée Eleanor est particulière. Plutôt qu'un événement classique lié au passage d'une dépression à proximité de nos régions, c'est surtout son front froid qui concentre toutes les attentions. Celui-ci est modélisé comme très actif car surplombé et dynamisé par un Jet-stream puissant. Les ascendances sont vues tellement fortes que des orages ne sont pas impossibles. Mais ce sont les puissantes rafales convectives modélisées qui sont spectaculaires. D'ailleurs, je postais le message suivant sur facebook au soir du 1er janvier.


Le lendemain 2 janvier, les modèles maintiennent ce risque de fortes rafales, sur le front froid mais aussi sur l'une ou l'autre ligne de grains à l'arrière de celui-ci. En-dehors de ces structures, le vent est vu comme relativement modéré, faisant d'Eleanor une tempête particulièrement sournoise et irrégulière.

En soirée, la dépression se creuse juste au large de l'Irlande avant de l'atteindre. Les rafales y sont mesurées à 150 km/h, montrant tout le potentiel de la tempête à venir. Pourtant plus au sud, le front froid reste relativement sage, mais c'est ce qui était entrevu par les modèles: ce n'est que plus tard dans la nuit que celui-ci doit s'activer. L'air de rien, sur les images satellites, elle a l'air gentille, cette dépression. Mais grâce aux merveilles qui équipent aujourd'hui les satellites, on peut voir "l'invisible". Les images dites "vapeur d'eau" permettent de réellement voir le contenu en eau de l'atmosphère: plus c'est blanc, plus c'est humide, et quand ça tend vers le noir, c'est très sec. Or justement, sur ces images, il y a au soir du 2 janvier ce triangle noirâtre que connaissent bien les météorologues. Quand il trône ainsi au sud d'une dépression, ça n'est jamais bon signe pour une nuit calme.

Image "vapeur d'eau" de 22h00 (source: Wokingham Weather).

Ce "dard de scorpion" noir indique un air très sec lié à l'enfoncement de l'air de la basse stratosphère dans la troposphère en-dessous. C'est un phénomène commun des grandes tempêtes, et son action peut accélérer les vents au sol. Or justement, juste devant cette "anomalie basse de tropopause" comme on dit dans le jargon, il y a notre front froid, qui reste pour le moment assez sage du fait que les deux n'interagissent pas encore. On y ajoute le Jet-stream à proximité, et on a un trio qui sera bientôt détonnant.

Mais dans l'immédiat, dans l'est de la commune de Namur, tout est sage. Quelques passages de pluie modérée ont lieu dans la soirée, mais le vent reste calme. Vers minuit, petit tour à l'extérieur pour bien vérifier que rien n'a été laissé dehors. Sachant le village bien exposé sur sa colline devant la vallée de la Meuse, il n'y a pas de mal à s'imaginer le moindre bibelot faire son baptême de l'air. 

2h30. Dehors, il pleuvine par intermittence, et le vent commence à souffler en rafales. Ceci étant, ça n'atteint pas encore le seuil du coup de vent. Le radar montre que le front froid est bien entré sur le nord de la France et donne déjà de puissantes bourrasques sur les côtes. Pour autant, il n'a pas encore l'air très organisé...

Image radar de 2h30 (source: Infoclimat).

Une heure plus tard, c'est chose faite! Désormais le front a un aspect bien menaçant avec ses cassures et ses barreaux décalés de pluie violente. Cette structure montre clairement que le front interagit fortement avec le Jet-stream et l'anomalie basse de tropopause, et que le potentiel de violentes rafales à son niveau a clairement augmenté.

Image radar de 3h25 (source: Infoclimat).

Tournai, Mons, Charleroi... Petit à petit, ce front passe une à une les villes de Wallonie, et on imagine bien les centaines de Belges réveillés par le vacarme. Côté français, les 102 km/h de Lille et les 104 km/h de Saint-Quentin annoncent la couleur. Des orages sont même observés dans l'Avesnois, comme marqueurs de l'énorme dynamisme qui anime ce front tempétueux. Avec le décalage du à la transmission des données, les valeurs de vent côté belge ne sont affichées que bien après son passage: 101 km/h à Chièvres et 112 km/h à Uccle. Eleanor est en marche...

A l'est de Namur, la pluie a repris, et le vent monte en puissance, mais reste encore raisonnable autour de 70-80 km/h. Sur le radar, le front approche inexorablement, il a maintenant passé Charleroi, et bientôt le voila sur le Namurois. Sous une pluie battue à l'horizontale et dont le défilement se voit à la lumière de l'éclairage public, les rafales se font tout à coup virulentes. Les sapins servant de haie au jardin sont penchés, parfois à 30 ou 40°. Chaque bourrasque donne un coup sourd dans les murs de la maison, et on commence à se demander si ça va passer sans casse. Le bruit du vent dans le toit de la veranda est assourdissant, et celui-ci commence à gondoler...

Image radar de 4h30, alors que le front passe sur le Namurois (source: Belgocontrol).

Après une dizaine de minutes dans ces conditions, la pluie s'arrête soudain. Dans cette brève accalmie, un grondement monte de la vallée. C'est un coup de vent surpuissant qui ploie un à un les arbres de la forêt de Marche-les-Dames. Au bout de celle-ci, quelques centaines de mètres de champs, puis c'est le village. Une rafale plus terrible que les précédentes déboule dans la cour, déplaçant la table de jardin, tandis que le toit de la veranda sautille sur ses supports, accompagné de "blang" et de "craaac" venant de dehors. Il y aura ainsi quatre ou cinq rafales du même accabit, formant le paroxysme de la tempête qui ne durera que quelques minutes. Pourtant, ces bourrasques sont de loin les plus fortes que j'aie vu depuis la tempête Kyrill il y a onze ans. 

Alors que le vent retombe quelque peu, les mesures des anémomètres de la province de Namur s'affichent sur la carte de Meteociel: 104 km/h à Ernage, 113 km/h à Herhet, 126 km/h à Florennes! Les chiffres confirment bien l'impression, c'est la plus forte tempête depuis 2007. Autre chose que les inombrables coups de vent à 90 km/h survenus entretemps.

Le front continue sa marche vers l'est tandis que les éléments sont redevenus modérés sur Namur. La radio allumée énumère les dégâts et les arbres arrachés; il est vrai que l'heure de pointe va bientôt commencer. D'ailleurs, les autres lignes de grains dans la traîne du front ne doivent pas être perdues de vue. Néanmoins, leurs parties les plus actives restent en France avec notamment des rafales de plus de 120 km/h à Paris, et en Belgique, un orage éclate sur la province de Liège entre 8h00 et 9h00.

Image satellite de 7h00 avec le front froid alors sur l'ouest de l'Allemagne. On note aussi le coeur de la dépression par sa spirale nuageuse juste à l'est de l'Angleterre (source: Wokingham Weather).

Entretemps, le jour qui commence à poindre laisse entrevoir les nuages bas déchiquetés par le vent et filant à vive allure vers l'est. C'est aussi l'occasion de faire le tour du village, alors que les rafales se font toujours bien présentes. Les seuls dégâts constatés, c'est au domicile. Une palissade en bois a été arrachée par le vent de la nuit, et certaines fenêtres de la veranda ont été désolidarisées de leur support, ce qui sera constaté quelques jours plus tard par les fuites d'eau de pluie.

Durant la matinée, le vent continuera de souffler jusqu'à 80-90 km/h, mais je n'en verrai pas grand chose étant donné un besoin de sommeil criant après cette nuit très courte. Il faudra attendre la fin de la journée pour que les rafales se calment enfin, terminant ainsi 24 heures bien agitées.
 

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